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Par Alice – Le 27 Mai 2026

Genre : Doom Metal

Pays : Suède 

Label : Napalm Records

Date de sortie :  08.05.26

Six ans après “Under A Godless Veil”, Draconian est de retour. Dois-je rouvrir la parenthèse pour exprimer à quel point ce précédent opus m’avait non seulement fait découvrir la formation suédoise, mais m’avait aussi profondément marqué ? Si celle-ci revient aujourd’hui pour un nouveau chapitre toujours aussi chargé en mélancolie et en émotions, ce huitième album est surtout marqué par plusieurs changements de line-up qui insufflent une nouvelle dynamique au groupe. Avec, bien sûr, le retour surprenant de leur chanteuse d’origine, Lisa Johansson, accompagnée à la section instrumentale par Niklas Nord à la guitare et Daniel Johansson à la batterie.

C’est donc sur ce voile de lenteur et de mélancolie que s’ouvre “In Somnolent Ruin”. Pour ce nouveau volet, Draconian ne cherche pas à surprendre à tout prix, mais approfondit encore cette matière sonore faite de contrastes et de tensions retenues. Les notes s’étirent, les silences respirent, et la musique avance comme une procession nocturne fidèle à l’univers développé depuis ses débuts, près de trois décennies de carrière qui ont façonné l’une des références incontournables du gothic doom.

Dès la sublime ouverture sur « I Welcome Thy Arrow », le ton est donné. À travers une introduction suspendue dans le temps, semblable à un brouillard vaporeux, le morceau se déploie avec une lenteur presque hypnotique. La voix de Lisa apporte immédiatement une légèreté et une théâtralité dramatique saisissantes. Son chant tant espéré surgit et se mêle aux guitares de Johan Ericson et Niklas Nord. S’ensuivent des nappes lourdes et étirées, typiques d’une esthétique doom gothique qui leur est propre, tandis que la batterie de Daniel Johansson impose une lenteur calculée et cérémonielle. Une place immense est laissée à la respiration : rien n’est précipité, chaque progression prend le temps de s’installer, de grandir et de nous emporter.

Cet éternel jeu de la Belle et la Bête, véritable signature de Draconian, traverse l’album de bout en bout. Le mariage vocal entre Anders Jacobsson et Lisa Johansson fonctionne toujours avec une évidence désarmante. Les growls profonds et abrasifs d’Anders viennent se heurter à la voix éthérée de Lisa, créant cet équilibre constant entre pesanteur et élévation que le groupe maîtrise depuis ses débuts. Plus qu’un simple retour de line-up, la présence retrouvée de Lisa redonne également à la formation une sensibilité particulière, à la fois fragile, dramatique et profondément mélancolique. Et si la musique porte cette dualité, les textes d’Anders y ajoutent une densité supplémentaire : inspirés de la philosophie de Platon et de l’idée d’une âme fragmentée, aveuglée, enfermée dans sa propre caverne.

L’album sait pourtant se faire surprenant. « The Monochrome Blade » gagne instantanément en intensité, portée par des riffs incisifs et une atmosphère plus sombre, plus théâtrale, avec un refrain aussi entêtant qu’habité. Puis vient « Anima », le morceau qui m’a profondément marquée à la première écoute, avec ce petit air de Paradise Lost mais surtout de Swallow the Sun. Enrichi par la participation de Daniel Änghede (Astroqueen, Hearts of Black Science), il laisse progressivement cohabiter trois textures vocales distinctes au sein d’une même pièce. Le tout montant en puissance sur ses six minutes et demie avant que la voix d’Anders ne vienne tout faire basculer vers quelque chose de plus lourd, de plus viscéral. Une composition douce en apparence, mais d’une densité émotionnelle redoutable.

« The Face of God » pousse loin cette intensité : la désillusion face au divin s’y installe comme une évidence, sombre et habitée, portée par des riffs colossaux qui en font clairement l’un des sommets du disque et sans aucun doute un titre qui s’annonce dévastateur en live. « I Gave You Wings » déploie ensuite une autre facette évocatrice, portée par des arrangements subtils entre douceur et brutalité maîtrisée, s’inscrivant dans cette continuité émotionnelle sans jamais forcer le trait.

Puis « Asteria Beneath the Tranquil Sea » arrive comme une respiration. Deux minutes et demie, Lisa seule, portée par des cordes poignantes et des synthétiseurs enveloppants. Douce, mais toujours aussi dramatique, cet interlude marque une brèche et sépare naturellement l’album en deux facettes.

La seconde partie s’aventure vers une gestion particulièrement poussée des textures et des ambiances. Draconian y expérimente des touches de post-metal sur « Misanthrope River » et on ne va pas se mentir, quand on connaît mon affection pour ce genre et pour cette manière de faire cohabiter lourdeur et douceur, lumière et obscurité, difficile de ne pas être happée. La voix de Lisa y déploie une théâtralité particulièrement saisissante, habitant chaque note avec une intensité propre à ce morceau. Des structures aériennes, des introductions longues et narratives, mais sans jamais trahir l’essence du groupe. Les claviers, également assurés par Johan Ericson, n’écrasent jamais les compositions ; ils agissent plutôt comme une brume qui enveloppe les riffs et accentue le caractère onirique de l’ensemble. 

Plus globalement, la production accompagne parfaitement cette immersion, laissant respirer chaque instrument sans jamais sacrifier la puissance sonore. Entre les nappes atmosphériques, les guitares massives et les multiples textures vocales, chaque élément trouve naturellement sa place et participe à cette sensation d’équilibre fragile qui traverse tout l’album.

« Cold Heavens » vient alors trancher ce calme avec une efficacité redoutable. Court, direct, c’est peut-être le titre le plus simple et pourtant l’un des plus percutants. Son refrain s’impose avec une force inattendue, et Lisa y révèle des notes qu’elle ne nous avait encore jamais dévoilées. Un contrepoint nécessaire aux longues compositions qui l’entourent.

L’album se referme lentement sur « Lethe ». Inspirée de la mythologie grecque : Léthé, le Fleuve de l’Oubli où la mémoire se dissout comme une forme de libération.  Cette pièce maîtresse se construit autour d’une rythmique douce et envoûtante qui donne la sensation de dériver lentement sur ses eaux. Et la phrase finale, “Drink. Forget. Repeat”, laisse l’auditeur seul face à une dualité : l’oubli comme échappatoire, ou comme abîme ? Une fin ouverte, délibérément suspendue, qui nous laisse avec nos pensées et nos questionnements.

“In Somnolent Ruin” est un doux et sublime retour après six années d’attente et des changements de line-up qui ont permis à Draconian de se renforcer dans ses retranchements pour nous livrer une œuvre bouleversante. Sans chercher à se réinventer à tout prix, la formation suédoise ne trahit jamais ses origines, bien au contraire. Le retour de Lisa Johansson n’y est évidemment pas étranger : sa présence apporte une dimension émotionnelle et dramatique qui semble avoir toujours appartenu à cet univers. Rarement Draconian aura paru aussi serein dans sa noirceur, aussi majestueux dans ses élans mélancoliques. Le groupe confirme ici son statut de référence du gothic doom en laissant simplement la musique accomplir son œuvre : s’infiltrer, peser, s’installer lentement jusqu’à nous consumer de l’intérieur. Pas après pas, l’album s’impose gagne, imperceptiblement d’abord, puis totalement. Et quelque part dans cette noirceur, entre les silences et les nappes lourdes, quelque chose de beau finit toujours par remonter à la surface.

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