Par Alice – Le 18 Mai 2026
Genre : Black Metal
Pays : France
Label : Les Acteurs de l’Ombre Productions
Date de sortie : 08.05.26
Je ne pense pas pouvoir écrire une introduction plus locale et anecdotique que celle-ci. Pendant longtemps, “Galibot” n’était pour moi qu’un simple nom d’arrêt de tram. Il est presque étrange aujourd’hui de voir ce terme chargé de grisou, de labeur et de drames ouvriers reprendre vie à travers un groupe qui fait ressurgir toute une mémoire longtemps enfouie sous nos pieds.
Fondé en 2022, GALIBOT s’est rapidement imposé dans la scène black metal française. Après un premier album remarqué, une signature chez Les Acteurs de l’Ombre puis la réédition d’”Euch’Mau Noir Bis”, la formation nordiste revient déjà avec “Catabase”, un second album qui pousse encore plus loin cette plongée dans les profondeurs minières et la mémoire ouvrière du Nord-Pas-de-Calais.
Le choix du nom n’a d’ailleurs rien d’anodin. Les galibots étaient ces jeunes enfants employés dans les mines, et depuis ses débuts, le groupe construit toute son identité autour des terrils, des gueules noires et des cicatrices laissées par l’histoire minière. Une thématique rare dans le black metal, que la formation transforme ici en véritable expérience sonore. Même la pochette, sublime au passage, froide mais traversée par ces lueurs bleutées presque fantomatiques, semble prolonger cette idée de catabase. Ses rails, ses structures métalliques et ses cages minières forment un véritable labyrinthe souterrain nous attirant toujours plus profondément vers les entrailles de la mine.
Ici, GALIBOT ne livre pas simplement une succession de morceaux : le groupe nous entraîne directement dans les tréfonds des galeries minières. Dès les premières minutes, l’atmosphère se referme lentement sur l’auditeur. La lumière disparaît peu à peu, les parois semblent se resserrer et chaque riff paraît cogner contre la roche dans un sentiment d’urgence permanent. Le tout est porté par les blasts incessants de Robin, les hurlements rageurs d’Agathe et les guitares tranchantes de Thomas et Julian, pendant que la basse de Clément vient épaissir encore davantage cette sensation d’enfermement.
Puis les portes semblent se refermer derrière nous … Le morceau d’ouverture éponyme nous conduit directement dans la cage des mineurs à travers une introduction presque cinématographique avant que le groupe ne replonge dans ce black metal abrasif qui fait sa force. Progressivement, les bruits de pas, les sons industriels et l’ascenseur qui descend plongent presque l’auditeur à la première personne dans cette descente macabre.
Mais là où “Catabase” surprend réellement, c’est dans sa capacité à laisser respirer ce chaos. Là où “Euch’Mau Noir” pouvait parfois apparaître comme un bloc compact de rage brute, ce nouvel album développe une approche plus nuancée et immersive sans jamais perdre sa noirceur viscérale. La production, plus claire et moins étouffée, permet enfin de distinguer toutes les textures : mélodies discrètes, effets de voix, passages plus atmosphériques ou encore ces respirations mélancoliques qui fissurent parfois le mur de violence dressé par le groupe. Un véritable jeu de clair-obscur traverse ainsi l’ensemble de l’album.
Même si le black metal reste un style que j’apprécie souvent par touches, surtout lorsqu’il ose sortir des sentiers purement abrasifs, GALIBOT parvient ici à maintenir cette tension du début à la fin grâce à un véritable travail sur les contrastes et les ambiances. Derrière la violence permanente des morceaux se cache quelque chose de profondément habité par l’histoire des mineurs et la dureté de leurs conditions de travail. Venant moi-même du Nord, cette thématique résonne forcément d’une manière particulière.
Cette impression traverse tout l’album à travers ses changements de tempo constants. Les accélérations brutales laissent soudainement place à de lourds ralentissements suffocants, comme si l’air venait à manquer au fond des galeries. Les passages en voix claire ne servent jamais simplement d’ornement : ils apparaissent presque comme des présences fantomatiques perdues dans la poussière et l’épuisement. “Jeanlin”, “Bleu Noir Rouge” ou encore “Voreux” renforcent cette sensation d’enfermement, comme si la mine elle-même devenait une créature gigantesque engloutissant peu à peu les hommes dans ses entrailles. Alors que “Baptise Terre” agit comme une fracture dans l’album. Après toute cette suffocation, le morceau laisse entrevoir une accalmie fragile, une lueur encore lointaine au bout des galeries.
Mais cette accalmie reste de courte durée. “Pénitent” replonge rapidement dans un véritable déluge de blasts, tel un éboulement venant secouer les galeries. Au milieu de cette masse de poussière et de saturation, la voix claire d’Agathe surgit pourtant quelques instants, comme une présence tentant encore de traverser le chaos avant d’être à nouveau engloutie.
Puis déboule sans doute l’un des morceaux les plus marquants de l’album : “Les Montagnes Poussent Sous Terre”. GALIBOT y pousse encore davantage les contrastes d’ambiance et les expérimentations vocales. Le morceau oscille constamment entre rage, solitude et mélancolie, comme perdu dans ces montagnes souterraines qui continuent de grandir dans l’obscurité. Son final résonne : quelques bruits industriels subsistent encore, mais cette fois l’ascenseur semble faire machine arrière. Quelques voix et un brouhaha lointain réapparaissent peu à peu, comme si l’on quittait enfin les galeries pour retrouver la vie au-dessus des terrils.
Cette remontée progressive nous ramène alors à la surface avec “Estaminet (part.1)” et “Saint Cordon”, qui dépassent alors le simple imaginaire minier pour explorer une mémoire nordiste plus large. Entre la référence au Saint Cordon de Valenciennes, cette procession née après le miracle ayant protégé la ville de la peste au début du XIe siècle, puis celle des estaminets où les mineurs se retrouvaient après le travail, le groupe fait vivre tout un héritage de ce plat pays. Mais derrière cette mémoire presque traditionnelle subsiste aussi une véritable rage sociale. “Estaminet (part.1)” laisse ainsi apparaître une énergie punk/hardcore dans certains riffs plus directs et cette tension permanente qui traverse le morceau, où les voix d’Agathe et Thomas semblent parfois se répondre dans un véritable face-à-face.
Le voyage s’achève avec “Mesektet”. Après toute cette immersion suffocante, le morceau agit comme une véritable ascension. Dans la mythologie égyptienne, Mesektet désigne la barque solaire traversant le monde souterrain avant le retour à la lumière, et ce parallèle fonctionne parfaitement ici. Les passages en chant clair venant se poser derrière les voix hurlées apportent alors une sensation inattendue de délivrance, comme si l’on retrouvait enfin de l’air après cette longue descente dans les entrailles minières.
En tant qu’habitante de ces terres, difficile de rester insensible à cette imagerie de terrils, de corons et de gueules noires qui traverse les morceaux et leurs récits. Ici, cette mémoire ouvrière ne ressemble jamais à un simple décor esthétique. Elle vit à travers ces riffs incisifs, ces blasts furieux et cette lourdeur permanente qui semblent faire résonner toute la violence des conditions de travail des mineurs, mais aussi le souvenir de ceux qui ont perdu la vie dans les catastrophes minières (comme celle de Calonne-Ricouart évoquée dans “Bleu Noir Rouge”). Une mémoire qui n’est finalement pas si lointaine et qui continue encore de vivre à travers certaines familles du Nord. GALIBOT transforme ici cet héritage en véritable déflagration sonore.
Les onze morceaux se révèlent alors être une véritable mine de références et de récits. Entre la mythologie égyptienne de “Mesektet”, le Saint Cordon ou encore “Jeanlin” directement inspiré de Germinal, GALIBOT continue de creuser de nouvelles galeries dans la mémoire ouvrière et culturelle du Nord. Et malgré une thématique aussi marquée, le filon paraît encore loin d’être épuisé tant le groupe parvient à renouveler son univers sans jamais perdre son identité.
Avec « Catabase », GALIBOT livre une expérience qui ne nous laisse pas indemnes. La formation continue d’hurler sa rage mais surtout elle nous fait respirer toute la poussière de cette mémoire ouvrière avant de nous ramener lentement vers la lumière. Sans jamais trahir sa brutalité, GALIBOT livre ici une œuvre aussi oppressante qu’habitée, où chaque riff semble encore porter l’écho des galeries minières et des tremblements enfouis sous nos terres. Plus qu’un simple album de black metal, “Catabase” s’impose comme une expérience viscérale, profondément ancrée à la mémoire de “ce plat pays où les montagnes poussent sous terre”.
Désormais, quand je passerai devant cet arrêt de tram, ce ne sera plus seulement un simple repère du quotidien. Comme si GALIBOT avait brutalement fait ressurgir toute la mémoire silencieuse que ce mot portait déjà sous nos terres.