Par Alice – Le 05 Mai 2026
Trois ans après leur premier album, les Polonais de LYRRE marquent leur retour avec Nothing Is Promised. Ce second opus dévoile un son plus mature, affirmant une identité Folk/Prog organique et habitée. Entre autoproduction et évolution artistique, Piotr et Michalina nous ouvrent les coulisses de la création de ce nouvel album.
Pour commencer, on ressent une identité beaucoup plus forte sur ce nouvel album, avec une sonorité Folk/Prog moderne plus affirmée par rapport à votre premier disque qui semblait plus exploratoire. Était-ce une intention commune dès le départ, ou est-ce le résultat naturel de vos compositions récentes ?
Piotr : Nous avons le sentiment que cette identité plus affirmée a commencé à prendre forme lorsque nous avons bouclé certains des derniers morceaux du précédent album, notamment « Valley of Tears » et « Chariot of Sun ». C’est à ce moment-là que nous avons commencé à reconnaître certains éléments distinctifs que nous voulions qui, selon nous, devraient définir le son de LYRRE sur le prochain opus.
Je pense que le processus d’écriture que nous avons développé vers la fin du précédent opus a également joué un rôle important dans la construction de ce nouveau style. Tout commence avec quelques idées de morceaux assez brutes, construites autour de plusieurs riffs partageant une même ambiance, accompagnés d’une base de batterie. Michalina passe ensuite en revue ces ébauches et sélectionne celles qu’elle juge les plus prometteuses, avant d’écrire les paroles, les lignes vocales et les parties de vielle à roue. De cette manière, chaque chanson devient une combinaison unique de deux perspectives différentes : la mienne et celle de Michalina.
Votre premier volet impliquait une collaboration avec Noah Sebastian (Bad Omens). Qu’avez-vous retenu de cette expérience, et en quoi a-t-elle influencé votre choix d’aborder différemment la production de ce second album ?
Piotr : Notre collaboration avec Noah a été l’une des expériences les plus enrichissantes pour nous, tant sur le plan de la composition que de la production musicale. C’est difficile à expliquer, mais la façon dont Noah a retravaillé et enrichi nos démos nous a donné une certaine idée de la manière sur la façon de créer et de relâcher la tension afin de guider l’auditeur à travers les différentes étapes d’un même morceau. Il nous a suffi de quatre chansons sur l’album précédent, coécrites avec Noah, pour nous sentir suffisamment en confiance afin de produire nous-mêmes le reste des morceaux en leur donnant ainsi un caractère plus personnel et affirmé.
Ainsi, lorsque nous avons entamé le processus de création de notre second, nous nous sentions beaucoup plus confiants. Nous avions déjà une vision assez claire de la direction sonore souhaitée, façonnée à la fois par les leçons tirées de notre premier album et par une légère évolution de nos inspirations musicales pour ce second.
Michalina : Lorsque nous avons composé notre premier album, nous nous sommes sentis beaucoup plus inspirés par la production musicale dans le registre électro-pop. Nous avons adoré la façon dont Noah utilisait ces influences dans sa musique avec Bad Omens, ce qui explique pourquoi nous l’avions choisi comme le co-producteur de nos rêves. Quand nous avons commencé à écrire les chansons de « Nothing Is Promised », nous avons remarqué que les compositions s’orientaient naturellement vers un son plus organique et brut. Nous avons simplement suivi cette direction, en y ajoutant ensuite une production différente, davantage centrée sur les chœurs, les guitares et les superpositions de vielle à roue, plutôt que sur les synthés et les samples.
Vous continuez d’évoluer en tant que groupe autoproduit. Cette indépendance est-elle essentielle pour préserver votre vision artistique, ou correspond-elle simplement mieux à votre manière de travailler ?
Piotr : Nous n’avons pas vraiment de point de comparaison en ce qui concerne la sortie via un label, ni sur le degré d’influence qu’ils peuvent avoir aujourd’hui sur le processus créatif. Nous supposons que la principale différence réside sûrement dans la pression qu’ils peuvent exercer sur les artistes pour accélérer pour qu’ils travaillent plus vite pour sortir un album ou des singles plus fréquemment. Dans notre cas, nous avons ce confort de décider nous-mêmes et du temps nécessaire dont nous avions besoin pour que tout soit exactement comme nous le voulions, sans aucun compromis surtout sur le plan artistique. Grâce au succès de la campagne de financement participatif pour notre premier album, nous avons réussi à donner à LYRRE une base suffisamment solide pour prendre en charge l’ensemble du processus du second : de la production à la sortie, jusqu’à sa promotion.
Le thème de cet opus suggère une réflexion plus sombre, presque philosophique, sur l’incertitude du futur. Peux-tu nous en dire plus sur le concept central de “Nothing Is Promised” ?
Michalina : Je dirais que le concept de “Nothing Is Promised” s’est développé de manière très naturelle, et que nous n’avons vraiment pu le percevoir qu’une fois la production terminé. Ce n’était pas quelque chose que nous avions décidé dès le départ. Quand j’écris mes mélodies et mes paroles, j’essaie toujours de suivre la musique elle-même, en m’alignant sur son intensité et son atmosphère. Et comme les morceaux que nous avons retenus étaient assez sombres et chargés d’émotion, cela a naturellement inspiré les paroles et façonné mes lignes vocales. Cependant, j’ai aussi l’impression que l’incertitude de la vie est quelque chose sur laquelle je réfléchis assez souvent, donc elle se retrouve dans mes paroles d’une production à une autre.
Le titre « ORCHARD » est sorti bien avant le reste. Était-il prêt avant les autres, ou représentait-il une porte d’entrée idéale pour présenter l’atmosphère du disque ?
Piotr : « Orchard » a été le premier morceau à être mixé. Nous avons également estimé qu’il s’agissait d’un morceau fort pour présenter le nouvel album, car il met en valeur un large éventail de paysages musicaux et de textures sonores, des riffs percutants et groovy aux interludes atmosphériques Il y a toutefois un titre qui avait été composé et enregistré bien plus tôt que les autres : “The Well”. Cependant, pour qu’il s’intègre parfaitement au reste sur le plan sonore, il a été mixé en dernier.
« Ephemeral », je pense, est un morceau phare avec ce solo unique de vielle à roue : comment avez-vous façonné ce son organique pour créer une tension menant à ce refrain final majestueux ? »
Piotr : Le solo de « Ephemeral » est entièrement issu de la vision de Michalina, c’est presque comme une chanson dans la chanson. Il a un caractère très hypnotique, presque envoûtant. D’une certaine manière, son caractère fait écho au pont de « Call in the Wind » sur le premier album. Nous pensons que ce type de montée en puissance, constitué de parties de vielle à roue superposées et quelque peu minimalistes qui, ensemble, créent des harmonies intrigantes, forme un paysage musical unique. Nous sommes très satisfaits du résultat obtenu même si cela a nécessité une approche très minutieuse du mixage afin de préserver le caractère spécifique du pont tout en restant cohérent avec le reste du morceau. C’était sans aucun doute le plus difficile à mixer, et cela a demandé beaucoup d’efforts communs et de détermination de notre part ainsi que de celle de Przemysław Nowak d’Impressive Art, qui s’est occupé du mixage.
Michalina : Pour composer le solo de vielle à roue de « Ephemeral », j’ai testé plusieurs approches et idées, certaines plus expressives et complexes, d’autres plus simples. Au final, nous avons retenu la version qui semblait la plus naturelle pour le morceau : pas démonstrative ni extravagante, mais plus hypnotique. C’est une mélodie qui évolue et se développe progressivement. À notre grande surprise, certains internautes ont mentionné sur les réseaux sociaux des similitudes entre « Ephemeral » et Tool, ce à quoi nous ne nous attendions vraiment pas et dont nous sommes très honorés !
Des morceaux comme “The Well” ou “Oracle” semblent porter des influences plus extrêmes, entre Black Metal et Prog, tout en conservant votre identité mélodique. “The Well” notamment est un vrai headbanger ! Comment trouvez-vous cet équilibre ?
Piotr : Nous avons le sentiment que cette dimension plus lourde fait partie de l’identité de LYRRE depuis le début, même si elle n’était pas encore pleinement développée sur le premier album.Comme je l’ai mentionné plus tôt, « The Well », a été le tout premier morceau composé pour ce nouveau chapitre. Nous le jouions déjà en live lors de la promotion du premier opus. Il est possible qu’à travers ces performances, nous nous soyons habitués à un son légèrement plus agressif, et que la lourdeur du morceau soit devenue un point de référence pour l’ensemble de l’album. Les associations avec le black metal sont tout à fait pertinentes ici, car mes inspirations incluent des groupes tels qu’Alcest, Harakiri for the Sky, Mgła et même Behemoth.
À l’écoute de “Nothing Is Promising, il y a une véritable montée en tension qui se fait ressentir, et les derniers titres réservent quelques surprises. L’album a-t-il été pensé comme une expérience à vivre d’un seul bloc ?
Piotr : Lorsque nous composons, nous essayons généralement de faire en sorte que chaque chanson soit vécue comme un voyage par l’auditeur, en le guidant à travers différentes émotions. Ce n’est qu’une fois la production terminée que nous essayons d’aborder que nous le reprenons avec un regard neuf afin d’organiser l’ordre des titres pour former un tout cohérent, tel une histoire qui se boucle.
Michalina, on ressent une vraie évolution dans ton approche vocale. Te sens-tu aujourd’hui plus à l’aise pour explorer de nouvelles textures, et comment te prépares-tu à défendre ces nouveaux morceaux sur scène ?
Michalina : Je me sens nettement plus en confiance avec ma voix aujourd’hui. J’ai encore beaucoup à apprendre, mais j’ai l’impression de bien mieux la connaître qu’à l’époque de l’enregistrement et des concerts du premier album. En réalité, c’est essentiellement pendant ce processus que j’ai appris à chanter. Ça a été un vrai défi pour moi : partir des bases techniques, puis passer à l’enregistrement en studio et aux performances live. La scène est ce qui m’a demandé le plus de temps et de patience, pour apprendre à chanter dans un environnement aussi changeant et exigeant, par essais et erreurs.
En ce moment, nous répétons pour les prochains concerts, et une chose est sûre : le nouveau répertoire est assez exigeant. Je m’entraîne aussi chez moi et je prends des cours de chant, ce qui m’a beaucoup aidée à gagner en confiance.
Les artworks et illustrations sont une fois encore marquants. Après plusieurs collaborations avec Adam Strzelczyk, peut-on dire qu’il est devenu le “cinquième membre” de Lyrre à travers son univers visuel ?
Piotr : Absolument. Nous avons le sentiment que le style caractéristique d’Adam fait désormais, d’une certaine manière, partie intégrante de notre projet. Même si nous n’avons pas encore eu l’occasion de nous rencontrer en personne, il semble forme de compréhension presque instinctive entre nous, et beaucoup de ses croquis correspondent presque immédiatement à ce que nous avons en tête.
Il faut aussi mentionner Jan Gajewski, avec qui nous avons réalisé tous nos clips jusqu’à présent. Comme Adam, nous considérons qu’il fait, lui aussi, partie de LYRRE d’une certaine façon. Je connaissais déjà Jan auparavant, et même si les tournages de clips avec des budgets limités et des ambitions artistiques élevées peuvent être très stressants, nous avons toujours réussi à obtenir des résultats satisfaisants pour tout le monde, tout en conservant de bonnes relations. Nous n’avons aucun doute : lorsque nous déciderons de produire des clips pour les prochains albums, Jan sera la première personne vers qui nous nous tournerons.
Pour vos derniers clips, notamment “EPHEMERAL”, vous avez délaissé les grands espaces au profit de décors en studio plus fermés. Pourquoi ce choix d’une esthétique plus intime, presque à huis clos ?
Piotr : Le choix de lieux en intérieur pour cet album vient principalement de notre envie de créer un contraste avec les paysages en extérieur des clips du premier volet, que nous avions déjà largement explorés. D’une certaine manière, ces contraintes nous ont poussés à faire preuve de plus de créativité. Nous avons dû trouver des moyens de rendre des espaces simples et fermés visuellement saisissants, originaux et adaptés à la musique. Finalement, nous trouvons que l’ambiance plus sombre et les paroles plus introspectives s’accordent très bien avec les visuels que nous avons créés pour les singles.
Maintenant que cet univers est installé, quels sont vos projets pour les mois à venir ? Peut-on espérer vous voir bientôt défendre cette nouveauté sur scène ?
Piotr : Oui, pour célébrer la sortie nous avons prévu deux concerts de release shows en Pologne, à Varsovie et à Cracovie, durant lesquels nous jouerons l’intégralité des nouveaux morceaux. Une fois l’album sorti, nous n’avons pas l’intention de nous ralentir ! Nous prévoyons de dévoiler encore plusieurs clips pour et nous travaillons également sur des versions alternatives de certains titres, peut-être même une relecture complète de celle-ci sous une formule totalement différente.